Lettres d'estuaires
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Les heures rousses

Photo ayant inspiré Isabelle Condou

Toujours ma chère amie quand vient l’été je pense à toi. Sitôt que le soleil donne à l’eau ses reflets d’or et de roux et que les gens s’embarquent avec voitures et bagages sur le bateau qui les emmène là-bas, de l’autre côté de l’estuaire, s’entasser sur les plages. Je ne craignais pas de les voir partir parce que c’est toujours là que tu revenais, pendant les vacances où moi je restais. Les journées s’étiraient dans le désert des rues, mais je n’avais pas d’impatience, je savais dès le matin que l’heure approchait.

À six heures pétantes, mon père passait la porte, jetait son bleu de travail, croquait un fruit ou une galette et se frottait les mains. Voilà, c’était l’heure. Maman nous tendait le sac avec les serviettes et nous partions, lui et moi, sur la rive. Les jours que la marée était haute, nous attendions qu’elle commence à baisser, les autres jours il suffisait de détacher l’amarre et pousser la barque dans l’argile et le limon jusqu’à l’eau. Ensuite, tandis que mon père ramait, moi je regardais déjà vers le banc de sable pour tenter de t’apercevoir, mais trop souvent le soleil me brûlait les yeux. La barque à peine échouée au milieu de l’estuaire, nous sautions dans l’eau. Et tu étais là, toi aussi, à nager, plonger, courir les pieds crottés d’argile.

Qui donc était celui qui toi aussi t’éclaboussait ? Un frère, un père, un parrain ? Ton rire couvrait le cri des oiseaux mécontents qui voltigeaient pour se poser plus loin. Nos yeux qui se croisaient à chaque instant en disaient long, n’est-ce pas ? Je ne sais pas ton nom, je ne sais pas ta voix quand tu cesses de rire, mais nous savions, n’est-ce pas ? Tu étais mon amie. Toujours mon père et moi repartions les premiers, et j’attendais que la barque s’éloigne avant de te faire un petit signe de la main, comme pour t’emporter. Ou bien peut-être pour rester un instant de plus près de toi.

Aujourd’hui encore, lorsque mes yeux se portent vers l’estuaire ou lorsque je le traverse avec tous ces gens, car à présent moi aussi je pars en vacances, le cœur me serre en cherchant ta silhouette sur ces bancs de sable où désormais seuls les oiseaux se posent. Te souviens-tu toi aussi de ces longs soirs de baignade qui nous faisaient la peau brune et soyeuse, à ne pas savoir si c’était l’eau ou le soleil qui nous donnait sa couleur ? Cherches-tu parfois toi aussi mon ombre, sur l’estuaire, à ses heures rousses, ou bien t’ai-je inventée pour garder de mes étés solitaires un souvenir radieux ?

Isabelle Condou ©

Cette nouvelle inédite fait partie de la série "Une photo, une fiction".

Biographie

Née le 11 mars 1971 à Givet, dans les Ardennes, Isabelle Condou a passé la majorité de sa scolarité, primaire et secondaire, à Blaye. Après avoir vécu longtemps à Paris, elle est revenue vivre dans la région en 2005.

Elle a publié 3 romans aux éditions Plon :
"Il était disparu", "Solitude de l'aube", et "La Perrita".

Couverture de l'ouvrage
Il était disparu, 2004

Mère, soeur, épouse, père ou frère, ils sont nombreux à aimer un soldat en cet été 1914. Et puis, de longs mois durant, la guerre emporte l'homme qui est tout pour eux. Enfin, un jour, une lettre de l'armée annonce que celui-ci est porté disparu… Mais disparu n'est pas mort, et sans preuve, sans corps, sans sépulture, comment admettre que celui qui est leur raison de vivre a réellement été tué ? Comment ne pas se persuader qu'il s'est simplement perdu en route, caché quelque part, qu'il traîne un peu peut-être, mais qu'il va sûrement revenir… Comment ne pas l'attendre, au risque d'y passer sa vie ?

Et puis un jour, comme un coup de tonnerre, on apprend qu'un soldat a été retrouvé : un soldat amnésique, inconnu, un soldat qui pourrait être n'importe qui. Un soldat qui, en réveillant l'espoir de centaines de gens, va leur offrir une chance de renaître à la vie…

En s'inspirant de l'histoire authentique du soldat amnésique de Rodez, Isabelle Condou explore l'étrangeté du deuil impossible dans un texte dont le mystère se teinte de poésie.


Visuel
non
disponible
Solitude de l'aube, 2006

Pascal vit seul dans sa maison du passage à niveau où ne passe plus de train.

Au soir de sa vie, Pascal se dit que peut-être il n'a pas tout connu dans son existence, que peut-être il est passé à côté de quelque chose. Le péché étant le sel de la vie, Pascal décide de revisiter son passé au crible des dix commandements pour s'assurer qu'il a bien bravé tous les interdits. Mais il arrive au dernier : « Tu ne tueras point »…

Couverture de l'ouvrage
La Perrita, 2009

Un dimanche de mars 1996, en Argentine, deux femmes que tout oppose se remémorent le fil de leur destin tandis qu'elles préparent, chacune de leur côté, une fête d'anniversaire.
Ernestina est une provinciale, retraitée, dont le fils a disparu pendant la dictature. Violetta est une bourgeoise d'une quarantaine d'années, mariée à un militaire. Rien ne rapproche ces deux femmes sinon la jeune fille qu'elles attendent désespérément pour souffler avec elle ses 18 bougies.

Pour Ernestina, il s'agit de Rosa, la petite-fille qu'elle a tant cherchée. Pour Violetta, il s'agit de Malvina, l'enfant qu'elle s'est appropriée.
Une enfant, deux prénoms : les deux versants d'une seule histoire, la fêlure d'un pays.

© Conservatoire de l'estuaire de la Gironde